"Pour Luigi", qui date de 1994, a marqué me semble-t-il un tournant important dans votre œuvre de compositeur. Si oui, pouvez-vous nous dire pourquoi, et de quelle manière votre musique s'en est trouvée modifiée ?
Tout d'abord il faut dire que c'était ma première pièce de musique de chambre et que du coup, toute les "stratégies d'écriture" déjà présentes dans mes pièces antérieures apparaissent dans Pour Luigi de manière plus prégnante.
En fait, tout ce travail homorythmique et ces changements harmoniques rapides ainsi que cette forme de pulsation qui caractériseront plusieurs de mes pièces par la suite, se trouvent déjà dans les Six miniatures en trompe l'œil écrites en 1991.
Je m'étais alors posé le problème de ce que j'appellerais "l'hétérogénéité" du matériau, ou si l'on préfère, comment concevoir une pièce cohérente avec des matériaux d'origines variées (spectres, accords connotés, riffs funkysants, motifs…).
On retrouve tout ça dans Pour Luigi, mais le travail motivique y est plus marqué et la répétition - qui conduira à la série des Loops plus tard - confine à "l'obsessionnel". C'est en cela que la pièce constitue une étape importante de mon travail. Par ailleurs, on trouve déjà, sur le plan instrumental un type d'écriture motivique et virtuose que l'on retrouvera dans …à mesure, Figures libres et même, plus récemment, dans Cantus pour voix et 8 instruments.
Du fait de votre invention rythmique, de l'utilisation de nombreux micro-intervalles, de la virtuosité de votre écriture, vos œuvres exigent de vos interprètes d'être particulièrement expérimentés dans le répertoire contemporain et d'investir un temps de travail personnel considérable. Beaucoup de musiciens ne peuvent pas ou ne sont pas prêts à consentir ces efforts. Comment vivez-vous cette situation ?
J'ai l'impression de souffrir perpétuellement de ce que j'appelle le "service après vente" de mes pièces. J'assiste à beaucoup de répétitions et dans divers lieux à la demande des musiciens qui ont souvent besoin d'être rassurés, ce qui me prend énormément de temps. Mais finalement, à de rares exceptions près, ma musique est bien jouée car sa difficulté d'exécution et son caractère énergétique poussent les interprètes à donner le meilleur d'eux mêmes. Mais effectivement, sans travail personnel des musiciens et sans un nombre suffisant de répétitions, certaines de mes pièces ne peuvent pas "fonctionner", l'imprécision rythmique rendant incompréhensibles les changements harmoniques très rapides. Mes premières pièces dont les transformations harmoniques sont plus lentes, posent moins ce type de problème et si elles ne sont pas jouées tout à fait "en place", la couleur et la forme restent compréhensibles. Mais cette fatigue que j'éprouve souvent à tout reprendre à zéro lorsqu'un ensemble me joue pour la première fois est compensée par le plaisir que j'ai à travailler avec les musiciens. Le travail à la table ne me suffirait pas.
Je rappelle que vous êtes le directeur artistique de l'ensemble Court-circuit. Vous faites donc partie de cette espèce, devenue rare aujourd'hui, de compositeurs qui s'impliquent activement, en dehors de leurs œuvres, dans la vie musicale. Pourquoi ce choix ?
Court-circuit a été fondé en 1991 avec Pierre-André Valade dans un contexte politique et culturel plus serein qu'aujourd'hui mais je subodorais déjà que les petites structures auraient leur rôle à jouer dans les années à venir. D'une part, les ensembles comme court-circuit - ou TM+ - prennent en charge un répertoire de musique de chambre dirigée que les grosses structures abordent moins, d'autre part, leur souplesse permet d'accorder plus de temps pour répéter aux musiciens. D'ailleurs, on peut observer que plus l'ensemble est gros, plus les répétitions diminuent, jusqu'à l'orchestre qui aujourd'hui est devenu le meilleur exemple de la "non-répétition". Tout cela a des implications terribles sur l'esthétique même des œuvres. Je ne crois pas qu'un compositeur puisse rester audacieux longtemps s'il n'est pas accompagné par des ensembles qui prennent le temps de travailler avec lui et de le suivre dans son aventure artistique. Pour en revenir au choix de la direction artisique d'un ensemble, j'ajouterai que cette activité fait partie pour moi de mon rôle politique en tant que musicien et du travail de résistance que nous devons accomplir, particulièrement en ce moment, pour ne pas être écrasé par les "marchandises". Epuisant, mais passionnant et enrichissant !
Propos recueillis par Laurent Cuniot

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