14 nuances de pluie
TM+
Christophe Schaeffer, co-conception, création d’un film
Julien Leroy, direction
Anne-Cécile Cuniot, flûte
Mathieu Steffanus, clarinette
Florent Jodelet, percussions
Ninon Hannecart-Segal, piano
Noëmi Schindler, violon
Florian Lauridon violoncelle
Marie Delebarre, régie générale
Yann Bouloiseau, son
Maurice Ravel (1875–1937), Jeux d’eau (1901)
Philippe Fénelon (né en 1952), Zabak (1995) – extrait
Diana Rotaru (née en 1981), Verde (2015–2017)
Farnaz Modarresifar (née en 1989), En Crépuscule (2019)
Luis Quintana (né en —), Midnight Rumba (2024–2025)
Zad Moultaka (né en 1967), Le vent souffle où il veut (2007)
Thierry Pécou (né en 1965), Sous l’Aile du Vent (2001) – extrait
Annette Schlünz (née en 1964), Cette nuit j’ai rêvé (2023)
Claude Debussy (1862–1918), Jardins sous la pluie (1903)
Hanns Eisler (1898–1962), Quatorze manières de décrire la pluie (1941)
Voyage de l'écoute
14 nuances de pluie est un Voyage de l’écoute battu par les éléments.
La pluie n’est jamais un simple décor sonore. Elle est rythme, texture, souffle, lumière diffuse. Elle transforme l’espace, infléchit la perception du temps et installe un état d’écoute particulier. C’est autour de cette expérience sensible que l’ensemble TM+ a imaginé ce programme, conçu comme un voyage de l’écoute, où les oeuvres se répondent et parfois s’enchaînent sans applaudissements, afin de préserver une continuité perceptive.
Dès l’entrée dans la salle, un univers visuel et lumineux accompagne cette traversée. La création lumière de Christophe Schaeffer, présente tout au long du concert, ne se contente pas d’éclairer les musiciens : elle agit comme un filtre de perception. En modulant les intensités, les contrastes et les espaces d’ombre, elle infléchit la manière dont les timbres, les attaques et les silences sont entendus. La lumière devient ainsi un partenaire discret mais essentiel de l’écoute.
Au centre de ce parcours se déploie 14 manières de décrire la pluie de Hanns Eisler, oeuvre pivot du programme. Composée en 1941 durant son exil américain, la pièce naît dans un contexte d’arrachement et d’incertitude. Collaborateur de Bertolt Brecht, marqué par l’histoire politique européenne et par la montée des totalitarismes, Eisler développe une écriture à la fois lucide et retenue, où chaque fragment semble chargé d’une tension historique.
La pluie y dépasse le simple phénomène naturel. Elle devient métaphore d’un monde assombri, d’un paysage traversé par l’exil et la mémoire. Les quatorze sections, brèves et contrastées, proposent autant de regards partiels, presque distanciés, comme si décrire la pluie revenait à contourner l’indicible. La clarté apparente de l’écriture instrumentale — héritée d’une pensée musicale rigoureuse — se double d’une fragilité expressive qui laisse affleurer l’inquiétude du temps.
Présentée ici avec une création vidéo originale de Christophe Schaeffer, l’oeuvre ouvre un espace où l’image influe directement sur l’écoute. La vidéo ne vient pas illustrer la musique, mais en révèle la dimension stratifiée : certaines respirations instrumentales prennent une densité nouvelle, certains silences deviennent plus lourds, presque politiques. La pluralité des « manières » de décrire la pluie se prolonge ainsi dans une pluralité de perceptions, où le regard et l’écoute dialoguent.
Autour de cette oeuvre centrale se déploient différentes figures de la pluie et de la nature vivante.
En ouverture du concert 14 nuances de pluie, Jeux d’eau de Maurice Ravel, pour piano solo, fait naître un paysage où le clavier semble déjà laisser affleurer les premiers reflets de la pluie. Avec Jardins sous la pluie, Claude Debussy fait scintiller le piano d’éclats rapides et changeants, comme une averse traversée de lumière. Chez Philippe Fénelon, les extraits de Zabak pour percussion solo explorent une matière rythmique brute, presque tellurique, où la frappe devient énergie élémentaire. Les gestes percussifs se prolongent dans l’extrait de Sous l’Aile du Vent de Thierry Pécou, où le souffle et le mouvement façonnent un espace sonore instable.
Le vent traverse également Le vent souffle où il veut de Zad Moultaka : le duo piccolo–petite clarinette concentre une tension vive, incisive, presque organique. La nature devient plus intérieure dans En Crépuscule de Farnaz Modarresifar, pour flûte basse, où la pénombre sonore dialogue étroitement avec la lumière scénique.
Dans Verde, Diana Rotaru déploie un paysage aux couleurs changeantes, où les timbres se mêlent comme une végétation sonore en transformation. Midnight Rumba de Luis Quintana brouille les frontières entre pulsation et paysage nocturne, entre danse et ruissellement. Enfin, Cette nuit j’ai rêvé d’Annette Schlünz introduit une dimension onirique, fragmentée, où la mémoire sonore affleure par touches contrastées.
Pensé comme une traversée continue, ce concert invite à une écoute élargie, où le son, la lumière et l’image participent d’un même mouvement. La pluie, le vent, la nuit, le crépuscule deviennent autant de prismes à travers lesquels entendre autrement — non pas une succession de pièces, mais un paysage en transformation.
Alexandros Markeas, compositeur
La création lumière et image que je développe pour ce programme ne cherche ni à illustrer la musique, ni à la commenter.
Elle agit comme un autre milieu perceptif. La lumière n’éclaire pas seulement les corps et les instruments ; elle infléchit la manière dont le son est donné, reçu, retenu. Elle se règle sur les souffles, les rafales, les tensions percussives, accompagne les surgissements comme les suspensions, et travaille avec l’ombre et la persistance — comme la pluie compose autant avec la tempête qu’avec l’accalmie, avec la trace et l’après-coup.
Mon travail cherche à créer les conditions d’une écoute disponible, capable d’accueillir aussi bien la fragilité que l’intensité. La pluie devient alors un symbole discret mais puissant de cette ouverture : elle déplace l’attention, introduit l’inachevé et le hasard, mais aussi la tension et l’élan — dans un régime à la fois contemplatif et dynamique, où l’intensité peut devenir spectaculaire sans jamais se réduire à l’effet.
Dans 14 manières de décrire la pluie de Hanns Eisler, la réalisation du film part de cette idée que la pluie ne décrit pas un état du monde, mais son rythme profond, sa manière de battre le temps.
Cette pièce, composée en 1941, entre en résonance avec le court métrage Regen (1929) de Joris Ivens, dont elle prolonge et déplace le rythme, entre flux et suspensions. Certains éléments apparaissent dans mon film comme des citations recréées — non comme références illustratives, mais comme matières picturales.
Le film n’y décrit pas la pluie : il en déplie et déploie le temps. Musique et image s’y dissolvent l’une dans l’autre, laissant émerger des phénomènes perceptifs — reflets, pulsations, variations, impacts — qui permettent d’entrevoir et de sentir la porosité poétique entre son et image, et entre les temporalités.
Christophe Schaeffer, co-conception, réalisateur du film pour Quatorze manières de décrire la pluie
COPRODUCTION
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