Projets

Julien Leroy

Rituels sonores autour de la mémoire du monde

TM+

Julien Leroy, direction

Anne Ricquebourg, harpe
Charlotte Testu, contrebasse
Noëmi Schindler, violon
Marc Desmons, alto
Florent Jodelet, percussions
Florian Lauridon, violoncelle

Marie Delebarre, régie générale

Durée 1h

PROGRAMME

Sofia Goubaïdoulina (1931–2025), Cinq Études (1965)
Elliott Carter (1908–2012), Improvisation
Nina Šenk (née en 1982), T.E.R.R.A. (2018)
Jonathan Pontier (né en 1977), Meilleurs ailleurs, création
Giacinto Scelsi (1905–1988), Okanagon (1986)
Liza Lim (née en 1966), Cardamom (2024)
Kaija Saariaho (1952–2023), Ciel étoilé (1999)
Bernard Cavanna (né en 1951), Trois strophes sur le nom de Patrice Emery Lumumba création de la nouvelle version

 

Voyage de l'écoute

Ce concert se déploie comme une traversée.
Non pas une simple succession d’oeuvres, mais une suite de passages, d’une matière sonore à une autre, d’un paysage intérieur à une mémoire collective.

Ce concert se déploie comme une traversée.
Non pas une simple succession d’oeuvres, mais une suite de passages — d’une matière sonore à une autre, d’un paysage intérieur à une mémoire collective.

Les Cinq Études de la compositrice russe Sofia Goubaïdoulina ouvrent cet espace. Harpe, contrebasse et percussion y cherchent un équilibre fragile entre énergie brute et résonance profonde. Dans ces gestes musicaux affleurent des traces de chants anciens, des échos de traditions populaires. La musique y prend racine dans la terre du son, comme un premier rituel d’écoute.
Ce sol se resserre ensuite autour du corps de l’instrument avec l’Improvisation pour timbales du compositeur américain Elliott Carter. Seul face à ses peaux et à ses tensions, le percussionniste explore la pulsation comme un territoire mouvant. Le rythme devient pensée en action, dialogue intérieur, battement qui prépare la transformation de l’espace sonore.
De cette pulsation surgit la matière minérale de T.E.R.R.A. de la compositrice slovène Nina Šenk. Violon, violoncelle et harpe sculptent une géographie sonore faite de strates, de frictions et de fissures. Les sons semblent émerger lentement, comme des forces souterraines qui affleurent à la surface.
La création de Jonathan Pontier, Meilleurs ailleurs, introduit alors une inflexion : celle du déplacement. La musique s’y interroge sur l’idée d’« ailleurs », réel ou imaginaire. Entre fragments familiers et ruptures inattendues, elle esquisse la possibilité d’un horizon différent, d’un passage vers d’autres mondes sonores.
Avec Okanagon de Giacinto Scelsi, l’écoute bascule dans une autre profondeur. Harpe, contrebasse et percussion fusionnent en une seule masse vibrante, travaillée de l’intérieur par des résonances inouïes. La musique se fait rite, battement sourd, pulsation tellurique, comme si chaque frappe ramenait le son à son origine première. Dans Cardamom, le violon solo de la compositrice australienne Liza Lim concentre cette quête dans un geste presque méditatif. La musique devient souffle, grain de son, vibration délicate. Chaque note semble porter une mémoire invisible, comme une trace fragile suspendue dans l’air.

Puis l’espace s’ouvre soudain vers le lointain avec Ciel étoilé de la compositrice finlandaise Kaija Saariaho. Contrebasse et percussion y dessinent un paysage cosmique : des constellations de timbres, des éclats sonores dispersés dans une nuit imaginaire. L’écoute se transforme en contemplation, comme si le concert levait les yeux vers un horizon plus vaste.
C’est de ce ciel que la musique revient enfin vers l’histoire humaine avec Bernard Cavanna et ses Trois strophes sur le nom de Patrice Emery Lumumba.
Figure majeure de la lutte pour l’indépendance du Congo, Patrice Emery Lumumba incarne une parole politique fulgurante, une exigence de dignité et de liberté portée avec une force tragique. Premier ministre du Congo indépendant en 1960, il fut renversé puis assassiné quelques mois plus tard — symbole d’une espérance brisée et d’un combat qui dépasse les frontières.
Dans cette oeuvre, la musique devient mémoire active. Les instruments se rassemblent, se confrontent, s’élèvent comme pour porter cette voix interrompue. Les timbres s’entrechoquent, se répondent, se soulèvent — non comme une commémoration figée, mais comme une énergie de révolte et de conscience.
Ainsi, d’une pièce à l’autre, ce concert trace un arc : de la terre aux étoiles, de l’intime au politique, du rituel sonore à la mémoire du monde.
Chaque oeuvre devient un seuil. Et chaque passage transforme notre manière d’écouter.

Alexandros Markeas

 

Ce concert traverse différentes générations et esthétiques de la création contemporaine à travers le monde, Europe, Australie, Amérique, mais un même fil relie ces œuvres : la recherche du timbre comme matière vivante.

Des résonances de musiques populaires de Sofia Gubaïdulina ou de Jonathan Pontier aux constellations sonores de Kaija Saariaho, Liza Lim ou de Nina Šenk, de la complexité rythmique d’Elliott Carter à l’engagement de Bernard Cavanna où la musique devient espace de mémoire et de révolte, chaque pièce explore une manière singulière d’habiter le son — comme territoire, comme énergie et exclamation.

Noëmi Schindler