Compositrice, santouriste et poétesse, Farnaz Modarresifar est l’autrice d’En Crépuscule, un solo pour flûte basse, écrit en 2019, qui s’inscrit dans un projet unique et monumental : « Iranian New Waves », une anthologie dédiée à la création contemporaine iranienne pour flûte. Cette pièce sera jouée par la musicienne Anne-Cécile Cuniot, lors du concert 14 nuances de pluie, à découvrir le 13 novembre 2026 à 20h à la Maison de la Musique de Nanterre.
Elle revient avec TM+ sur l’origine de la naissance du projet.
TM+ : Pourquoi avez-vous choisi de représenter le phénomène naturel du crépuscule ?
Farnaz : Lorsque j’ai reçu la commande pour une anthologie consacrée à la flûte, réunissant 24 compositeurs iraniens, dont moi-même, à l’initiative de la flûtiste Kelariz Keshavarz, j’ai souhaité composer pour la flûte basse, un instrument dont j’apprécie particulièrement la sonorité parmi la famille des flûtes.
J’ai pris un certain temps pour réfléchir à ce que cette sonorité m’évoquait et à la manière de la traduire musicalement dans une miniature. Pour moi, la flûte basse possède une voix singulière, n’appartient ni tout à fait à la sonorité métallique des flûtes traversières, ni tout à fait à la famille des flûtes traditionnelles en bois (je pense au shakuhachi), mais se situe à la croisée de plusieurs univers sonores.
C’est cette identité sonore, à la fois familière et insaisissable, qui m’a conduite vers le phénomène du crépuscule. Ce moment de transition, de rencontre, sans que l’un ait tout à fait disparu ni que l’autre se soit pleinement installé, m’a semblé être une traduction musicale juste de la voix de la flûte basse. Une sorte d’orchestration de deux états, où coexistent les contraires.
Vous êtes aussi poétesse, dans quelle mesure la poésie a-t-elle eu de l’importance dans l’inspiration, l’imaginaire autour de cette œuvre ?
Plus que je ne l’aurais imaginé moi-même ! La poésie, le travail sur l’image et la composition musicale (j’y ajouterais même l’improvisation) forment pour moi les trois angles d’un même triangle. Ces trois pratiques sont intimement liées et se nourrissent mutuellement à toutes les étapes du processus de création.
Il s’agit d’un dialogue permanent entre ces différents langages artistiques, dans lequel chacun transforme et enrichit les autres. Pour En crépuscule, cette circulation temporelle a joué un rôle important dans la construction de la pièce.
Qu’apporte la musique contemporaine à votre processus de création ?
Je dois avouer que c’est grâce à la musique contemporaine (ou, comme je préfère l’appeler, la musique de création) que j’ai pu vivre la joie profonde de créer.
J’ai été interprète et improvisatrice dès mon plus jeune âge, mais la composition, au sens où on l’entend dans la tradition musicale européenne, m’a ouvert un espace de liberté et de réflexion particulier, permettant de concevoir et de construire une œuvre, d’en inventer le langage, la forme et la dramaturgie, sans être nécessairement contrainte ou soumise à des codes et cadres préétablis.
Cette liberté, que je trouve rarement sous une forme aussi vaste dans d’autres pratiques musicales, a profondément transformé mon rapport à la création. Aujourd’hui, la musique contemporaine représente pour moi bien plus qu’un courant esthétique : c’est un espace de recherche et d’émancipation, où la pensée, l’imaginaire, l’écoute et l’intuition peuvent se rencontrer et donner naissance à des formes nouvelles.
Vous êtes une figure connue du santour, pourquoi avoir choisi la flûte sur ce morceau-là ?
Ce n’était pas véritablement un choix, mais une commande. J’accorde une grande importance au travail sur commande, car il transforme profondément ma manière d’aborder une création, depuis l’imagination et l’inspiration jusqu’à la réalisation de l’œuvre.
Composer pour un interprète précis, un ensemble ou un orchestre implique pour moi une autre forme d’écoute et de dialogue. Il ne s’agit pas simplement d’écrire pour un instrument, mais de me laisser inspirer par ses possibilités sonores, son identité et la personnalité musicale de celui ou celle qui va lui donner vie.
Dans le cas d’En crépuscule, la commande pour flûte basse solo m’a ainsi offert ce cadre particulier, grâce à une camarade des années du conservatoire à Téhéran.
Ni tout à fait le jour, ni tout à fait la nuit, comment le crépuscule permet-il d’adopter un nouveau regard sur notre perception du temps ? Et comment construisez-vous, à travers la flûte, cette frontière temporelle ?
J’aime beaucoup cette question, car il me semble que vous avez déjà formulé une grande partie de ma réponse.
Lorsque je regarde mes créations de ces dernières années, je me rends compte que j’ai progressivement dévoilé cette passion profonde pour l’intemporalité, pour ces instants où l’on peut se détacher du temps et de l’espace tels que nous les percevons habituellement.
Dans la nature, le crépuscule est l’un de ces rares moments où l’on peut éprouver cette sensation. Il nous invite à suspendre nos jugements, à dépasser les oppositions et simplement à observer. Il nous permet de ressentir la beauté de l’éphémère, d’apprécier le temps, même bref, qui nous est donné, et d’accueillir la transition et le changement, qui sont si précieux dans tous les aspects de notre existence, comme dans la musique.
Dans En crépuscule, je cherche à traduire cette sensation à travers un traitement minimaliste de la matière sonore. À partir d’un nombre restreint de notes et de gestes musicaux, que j’étire et fais dialoguer entre eux, je travaille sur l’horizontale, les relations entre les hauteurs précises et le souffle. Ce souffle, profondément humain et organique, devient une matière musicale à part entière. Il contribue à estomper progressivement les contours entre les différents objets, entre le son et le silence, entre ce qui est écrit et ce qui semble simplement respirer. La pièce devient alors un espace de transition où le temps semble perdre sa linéarité pour laisser place à une perception presque suspendue de l’instant.
Farnaz Modarresifar
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